Photographer
MEMORIA INDUSTRIALIS.
On croit savoir. On dit friche industrielle, usine désaffectée, histoire de dire quelque chose, de trouver une contenance et d'avoir l'air au courant, surtout pour
ne pas perdre pied, s'accrocher au peu dont on dispose.
Il y a dans ces images du lointain sur du lointain, une chair d'ombre même dans la claire lumière, quelque chose qui sidère. Les grandes fenêtres n'y
changent rien, des yeux blancs crevés n'ouvrant sur rien de familier. L'usine, à part ceux qui y vont, travaillent dans l'enceinte, la font vivre pour, comme on
dit, gagner leur vie, l'usine, personne n'en sait rien, c'est un lieu où l'on n'entre pas. Elle a beau être plantée sur la terre, elle reste une caverne, la forge
souterraine des dieux d'en bas. La mine incarne ainsi l'essence même de l'usine, de ce monde clos sur lui-même, ce monstre, ce ventre qui digère les ouvriers.
Interdit donc. Et nous en conséquence : interdits, sans voix. Regardant fascinés cette lumière brillante comme le pâle vert bleuté de la mer, incapables de mots
pour dire ce que nous voyons, ignorant la langue de cette contrée étrangère, de ses vaisseaux étranges.
Voir ce qu'il y a dedans, ce qu'on nous a toujours caché ?
Mais non. L'usine n'est plus là. Le regard d'Orphée porté trop vite sur ce qu'il ne devait pas voir a renvoyé Eurydice au pays des ombres. On sait bien qu'il y
a toujours un relent de cela dans les images véritables, une trace de ce qui manque. Toujours l'image remplace. Ici la photographie rend place, fait place, nous
fait entrer dans la place. Mais comme le tombeau, la place est vide. Quelque chose est mort : l'usine.
L'Euphémisme n'est pas de mise, friche ne convient pas, les images disent crûment : la charogne, restes devenant informes de ce qui n'est plus un corps et
achève de se défaire. Tuyaux, boyaux, squelette d'acier, mamelles d'airain putréfiées, baies comme des regards énucléés.
Le monstre est terrassé, on ne va pas gémir. Dans les légendes, c'est le moment où la Lumière l'emporte sur les Ténèbres, le temps de se réjouir. Pourtant
on ne se réjouit pas. Bien plutôt on a peur. D'où nous vient cette peur qui donne une impossible chair à tout ce vide, partout, à cet invisible sujet qui prend
possession de toutes les photographies ? Quel vide d'ailleurs ? Pas celui silencieux des temples, des églises ou des cloîtres, pas non plus celui de la mer, des
déserts, des montagnes. Un vide offert au fracas de la matière, des engrenages, des sirènes, bannissant la voix humaine, ignorant les hommes,
dussent ils par accident hurler l'agonie. Et un autre vide encore. Les images montrent si bien cequi leur échappe : celui du grand silence d'après la
catastrophe. Écoutons notre langue : un silence de mort. Que s'est-il passé ? On ne sait trop, quelque chose comme la fin d'un monde.
Peur donc face à ce qui s'affiche là hors de notre mesure.
Tristesse aussi, par où l'humanité trouve une faille où s'insinuer, comme la lumière dans les fentes du métal, comme l'herbe qui pousse incroyablement.
Murmure des fatigues qu'on décréta un jour inutiles, signes de vies fragiles venues et revenues matin après matin dans cet autre monde : de guingois, des
portes béent aux placards, des casques pendent à un croc, des savates effondrées traînent encore, une serviette. Le monstre lui-même, dans la mort, retourne
un peu à la nature qu'il croyait mettre au pas, la rouille le gagne.
Un regard construit ces photographies comme on gratterait juste ce qu'il faut un objet terni pour lui faire venir un nouvel éclat. Il trouve l'instant et la distance
propices où une étrange beauté peut transparaître, en dépit de tout, et qu'on éprouve comme une sorte de justice rendue aux gens de l'usine.
Marie-Jeanne Boistard conservateur à la Bibliothèque de Blois
Nous n’irons plus au bois ou Never mind.
Ces photographies d’arbres fantomatiques, tirées en négatif, sont là pour manifester métaphoriquement le sentiment d’un corps menacé.
J’espère qu’elles puissent être reçues comme l’appel d’une voix blanche, sidérée, requérant l’aide et signalant la menace, insaisissable mais bien réelle, qui pèse sur nos corps de vivants
(du fait des modifications transgéniques et de toutes les manipulations impalpables dont ils sont aujourd’hui le champ potentiel).
Métaphore de corps insidieusement infiltrés par ce qui n’en laissera pour finir qu’une ossature morte ou des silhouettes figées dans une glace fatale, ces images font signe aussi du côté du
corps social.
La corporéité existe par le lien et l’échange, qu’elle soit naturelle ou culturelle. L’arbre peut lui fournir une figure emblématique.
Anne Solange Gaulier
Là ou là-bas.
Qu’il y a un soir et qu’il y a un
matin. Tous les jours. Partout.
L’étonnant est là.
On dira autrement : le miracle.
Et l’ombre aussi qui vient
Avec la lumière.
On peut trembler et l’on peut se
Réjouir, à tous les seuils
On peut chanter,
Faire les gestes qu’il faut
Pour passer.
Marie-Jeanne Boistard
Extrait du catalogue